Un matin de 1936, plusieurs cadavres sont découverts dans la maison Galley. À l’exception d’un seul, aucun corps n’a pu être identifié par les autorités. Même après enquête, les causes de leurs morts restent inconnues. Faute de pistes, l’affaire est archivée. À ce jour, son mystère n’a toujours pas été élucidé.
Avertissement : cet article spoil la quasi-totalité du jeu Type Help, ainsi que son remaster The Incident at Galley House. Si vous aimez les jeux d’enquête, comme Obra Dinn, Her Story, ou The Rootrees are Dead, je vous recommande fortement d’y jouer avant de poursuivre la lecture. Type Help est gratuit, et se termine en quelques heures.
Je me permets d’insister, car Type Help fait partie des meilleurs jeux d’enquêtes auquel j’ai pu jouer. Son game-design est brillant, et son histoire captivante. Celle-ci ayant été pensée pour être vécue au-travers du jeu, vous passeriez à côté de quelque chose d’exceptionnel si vous n’y jouez pas vous-même.
Si malgré tout vous poursuivez la lecture, et que l’histoire titille votre curiosité, considérez à tout moment l’opportunité d’interrompre pour découvrir la suite dans le jeu lui-même. C’est une aventure que vous ne regretterez pas.
Près d’un siècle plus tard, nous accédons à la machine d’un agent de police ayant enquêté sur les morts de la maison Galley. Celle-ci contient les retranscriptions d’enregistrements audio s’étalant de quelques minutes avant le premier décès, jusqu’à la mort de la dernière victime.
Le mystère#
Le premier fichier décrit l’arrivée de John Hobbes à la maison Galley, dans la nuit de samedi. Il a reçu une invitation de Rupert Galley, qui organise une soirée et souhaite lui montrer « quelque chose qui devrait l’intéresser ». Cependant John Hobbes confie au majordome qu’il ne connait pas Rupert Galley, et qu’il n’a aucune idée de pourquoi il a été invité. Il est venu malgré tout, peut-être par curiosité, ou peut-être car quelque chose l’y poussait.
À son entrée, le mystère ne fait que s’épaissir : aucun des hôtes ni des convives ne semble connaître de Rupert Galley. Personne ne sait qui a envoyé cette invitation, John Hobbes est un parfait inconnu. La tempête faisant rage dehors, il est malgré tout accueilli. John se retrouve donc au beau milieu d’une soirée familiale, entouré de gens qu’il ne connait absolument pas. Cette gène est partagée par le joueur : dans les dialogues, les personnages ne sont identifiés que par des numéros. Type Help étant un jeu textuel, on ne peut même pas se reposer sur les visages ou les voix ! Lorsque que John entre dans le salon, on lui présente Victoria, Helen, Tony, Eddie, Damian… Mais le joueur n’a aucune idée de qui est désigné, et doit s’aider des dialogues pour déduire à qui ces noms correspondent parmi les personnes 4, 5, 6, 7, 8 et 91.
C’est une mécanique classique des jeux d’enquêtes modernes : poser les bons noms sur les bons personnages. Ici elle met efficacement dans la peau de John, qui se retrouve perdu au milieux de visages inconnus. Il n’a même pas une relation à qui s’accrocher pour faire connaissance ! Il est comme un intrus, débarquant comme nous au milieu d’une réunion de gens dont il ne connait pas les histoires. C’est une solitude que l’on a tous connu : celle d’être entouré de gens sans réussir à créer de connexions. Un sentiment qui, comme vous le verrez, va s’intensifier au cours de l’histoire.

La soirée prend un tournant encore plus inattendu lorsque, alors que John est conduit vers le bureau par l’hôte Martha Galley, ils découvrent un corps fraîchement mort à l’intérieur. Une personne que Martha ne connait pas, et qu’elle ne se souvient pas avoir fait entrer. Qui est cet homme qui s’est introduit dans la maison ? Et comment est-il mort ?
C’est à partir d’ici que démarre la véritable enquête pour le joueur. Nous allons pouvoir épier toutes les personnes dans la maison, afin de reconstituer les événements qui s’y sont déroulés. Pour accéder à une retranscriptions audio, il faut entrer l’heure ciblée, la pièce, et les personnes présentes. Tout l’enjeu est donc de réussir à déduire les mouvements des personnes au fil de la soirée. D’un dialogue on peut déduire qu’une personne se dirige vers une pièce, et en sachant qu’il s’y trouve déjà quelqu’un d’autre, nous comprenons qu’ils seront deux. Ou alors quelqu’un peut révéler où il était quelques instants plus tôt, ce qui nous permet de remonter dans le passé pour découvrir une nouvelle scène et mieux comprendre ce qu’il s’est passé ! Les retranscriptions bénéficient aussi d’annotations de l’agent qui nous a précédé, fournissant quelques indices supplémentaires.
On explore ainsi les événements de manière non-linéaire, menant l’enquête afin de découvrir la vérité, et qui sont ces gens. On fait la connaissance de Edmund Galley, dit Eddie, le fils de Martha. De sa fiancé, Eve Dauer, fille de Helen. Helen a également amené son fils Tony, un jeune homme qui a connu bien des déboires, s’étant même engagé dans l’armée « pour le fun ». Le couple Victoria et Damian ne sont pas liés à la famille Galley, mais Victoria est une amie de longue date, et semble avoir des liens fraternels avec Eddie. On découvre aussi d’autres invités qui s’étaient faits plus discrets, comme Oswald Galley, un vieil oncle qui préfère rester à l’écart des convives, et Annie, une fille de l’âge de Tony qui ne connait personne à part sa sœur Victoria. Petit à petit on tisse les liens, apprenant à connaître les gens, leurs secrets, leurs désirs, leurs motivations…

Rapidement on fait une découverte importante : le cadavre du bureau n’est nul autre que Rupert Galley ! C’est en tout cas ce qu’affirme le majordome, Harry Thornton, visiblement le seul à le connaître. Mais ce n’est pas la seule mention étrange du nom. Quand Tony a entendu John Hobbes mentionner Rupert Galley a son arrivée, ce nom lui a semblé familier. Il est alors monté dans la chambre de sa mère, pour y retrouver l’objet qu’il y avait aperçu : une boîte sur laquelle le nom Rupert Galley figure, contenant une montre à gousset. Tony est suspicieux. Tony, c’est quelqu’un qui n’aime pas se laisser faire, toujours sur ses gardes. Il porte toujours un pistolet sur lui en cas de besoin, on ne sait jamais. Il ne connait pas les intentions de ce John Hobbes et il flaire l’embrouille. Le nom de Rupert Galley sur cette montre, ça ne peut pas être une coïncidence. Il la prend avec lui, par précaution.
John Hobbes, de son côté, trouve deux objets sur le cadavre : le programme d’un récital de piano par une certaine Amelia West, et la clé de la chapelle de la maison. Chapelle sous laquelle est enterrée Eleanor Galley, une enfant morte il y a plusieurs années. C’était la sœur d’Oswald, ce dernier est le seul à avoir connu. Cependant la famille Thorton travaillait déjà à la maison Galley à cette époque ! Peut-être que Harry le majordome actuel pourrait nous en apprendre plus ?

Malheureusement Harry meurt peu de temps après. D’une mort spontanée, seul en cuisine, alors que retentit un coup de tonnerre. Eddie Galley avoue que, faute de prêter attention au personnel qu’il embauche, il ne connaissait même pas son nom. Quelques instants plus tard, la foudre retentit encore, et c’est Eve la fiancée d’Eddie qui meurt dans son lit. Quelque chose cloche. À la découverte de son corps peu de temps après, les résidents la désignent comme « un autre cadavre d’une inconnue ». Y compris Eddie. Le motif est maintenant limpide : les personnes qui meurent se font oublier par tous les autres.

Peut-on ouvrir une parenthèse et remarquer à quel point ce concept dans un jeu d’enquête est génial ? C’est déjà une idée de science-fiction avec beaucoup de potentiel, mais elle se marie aussi parfaitement avec le game-design de Type Help. Non seulement identifier les personnages et les liens entre eux est déjà un défi, mais par-dessus les souvenirs de ceux-ci ne sont maintenant plus fiables ! Martha affirmait avoir élevée son fils Eddie seule, mais on peut maintenant comprendre que c’est faux. L’once Oswald qui prétendait être le dernier de sa lignée ne l’était pas réellement. On peut même en déduire l’origine de la lettre d’invitation qu’a reçu John ! Ces nouvelles révélations nous amènent à relire les scènes que l’on croyait avoir compris pour les découvrir sous un tout nouvel angle.
Mais avec cette découverte vient une réalisation glaçante. Nous ne sommes pas face à une simple enquête policière, avec un coupable à déjouer. Les personnages font face à une force surnaturelle qui les dépasse. Et nous connaissons d’avance leur sort funeste. L’histoire que nous sommes en train de lire est un conte d’épouvante.
L’horreur#
Les morts s’enchaînent, sans que personne ne puisse les empêcher, ni les comprendre. Après Eve vient sa mère Helen. Puis Damian, puis Victoria… Les personnages tentent diverses solutions pour ne pas céder à la panique. Ils échangent ce qu’ils savent, s’enferment dans leur chambre… Dans une tentative de reprendre le contrôle, Eddie dérobe le pistolet de Tony. Il croit Oswald coupable, et l’isole dans un placard. Mais bien sûr tout cela cela ne change rien. Les résidents de la maison ne se rendent même pas compte de ce qu’il leur arrive. Il ne font que gesticuler. En tant que joueur on continue l’enquête, mais sans espoir de les sauver. Nous avançons par curiosité morbide.
En fait, depuis le début du jeu on a déjà accès à la toute dernière scène : devant l’entrée, un choc sourd, puis un long silence. Le destin de toutes ces personnes est déjà scellé. On assiste à un compte à rebours. Littéralement : au bout de quelques morts, on remarque que la première personne à mourir portait le numéro 12, la suivante le 11, puis 10, 9… La structure du récit renvoie directement à Ils Étaient Dix d’Agatha Christie. Personne ne s’échappera de la maison Galley. Nous assisterons à autant de morts qu’il y a de personnages.
Face à une histoire horrifique, on ne peut résister à la question : qu’est-ce que j’aurais fait à la place des personnages ? Pendant une invasion de zombie, où je me cacherais ? Si j’étais coincé dans une boucle temporelle, qu’est-ce que j’essayerais ? Si un monstre prend l’apparence d’humains, comment le démasquer ? C’est comme un puzzle à résoudre. Y a t-il une clé qui permet de s’en sortir ? Une astuce ? Les personnages de Type Help font face à une menace terrifiante : mourir un par un, mais oublier l’identité des victimes. Y a t-il un moyen de s’en sortir ? Dans ses notes, l’agent mentionne à un moment donné une théorie qu’il a formulé, qui pourrait aider dans une affaire récente similaire à celle-ci. Trouver cette théorie pourrait être la solution pour éviter que le drame se reproduise !

Victoria a peut-être trouvé une piste. Peu avant son décès, alors qu’elle se souvient tout à coup de son fiancé mort, elle note sur un papier tous les noms des personnes présentes. Mais bien sûr, voilà la clé ! Une liste des noms, pour en garder la preuve2. Elle a le temps de confier ce bout de papier à sa sœur Annie, juste avant d’être foudroyée. Annie possède à présent une liste de 7 noms : 6 qu’elle reconnait, et un autre, « Victoria », qui lui est inconnu. Elle est assez perdue, seule au milieu d’un drame d’une famille qu’elle vient à peine de rencontrer. Mais elle veut comprendre. Elle décide d’ajouter des notes pour mieux se rappeler des personnes : Martha est la mère d’Eddie, Oswald est un vieux moustachu… Grâce à ce papier, elle peut commencer à percevoir la vérité. En reconnaissant son écriture, cela suffira pour lui mettre la puce à l’oreille, et soupçonner que quelque chose altère sa mémoire.
De notre côté, nous pouvons revenir en arrière et chercher l’origine de la malédiction. La première victime était Rupert Galley. Dans sa lettre à John Hobbes, Rupert mentionnait vouloir lui montrer quelque chose. « Ce n’est pas parfait, mais parfois lorsque vous fermez les yeux, c’est comme si quelqu’un d’autre était dans la maison… Je ferai en sorte de le faire fonctionner à votre arrivée. Ne soyez pas dupe - il n’y a pas de fantômes à la maison Galley ! ». De quoi parle t-il ? Qu’a t-il découvert qui ait déclenché tous ces événements ?
Un objet vient immédiatement en tête : la montre à gousset. Celle qui portait son nom. Elle n’est pas sans rappeler celle d’Obra Dinn, qui permettait de revoir les derniers instants d’un mort. Cette montre n’est pas anodine. Si on suppose que Rupert l’avait, il a dû la transmettre à Helen, avant que Tony ne la vole pour ensuite la confier à Eve. Rupert est mort en premier, puis le majordome Harry après avoir déplacé son corps, et ensuite Eve, puis peu de temps après Helen… Tous ont été indirectement en contact avec la montre. Et lorsque Damian la récupère ensuite, il est le suivant à mourir. Tout concorde, la montre est coupable de quelque chose !
En remontant les scènes, on trouve celle de la mort de Rupert, juste avant l’arrivée de John. Il entend une mélodie au piano, un air qu’il n’avait plus entendu depuis des années. Et il se souvient tout à coup d’une certaine « Amelia », avant qu’un coup de tonerre retentisse et le tue. Impossible pour l’heure de dire qui jouait du piano. Mais bien plus tard, cette même mélodie est jouée alors que personne n’est au piano. Serait-ce un fantôme d’un passé lointain ? Eleanor Galley, la jeune fille morte il y a des années ? Ou cette mystérieuse Amelia, que Rupert s’étonne avant sa mort d’avoir complètement oublié jusqu’à aujourd’hui ?

L’enquête progresse, mais les personnages continuent de tomber un à un. Toujours le même schéma : un éclair, une mort subite, et personne ne se rappelle de la victime. Du point de vues des vivants, des cadavres d’inconnus s’accumulent dans la maison et ils ne savent pas d’où ils viennent. Ils ont chacun leur théorie. Une mauvaise plaisanterie ? Des fantômes ? C’est l’explication qu’adopte Oswald. Son point de vue des événements est intéressant : faute d’avoir eu son frère Rupert, il est le dernier membre vivant de la famille Galley. Mais la maison familiale ne lui est pas revenue. Pour une raison inexplicable, c’est Martha, une femme issue d’une autre famille, qui en est devenue la propriétaire. Ni elle ni lui ne savent l’expliquer, c’est juste arrivé. Il arpente alors avec nostalgie la maison de son enfance, transformée par cette nouvelle famille qui la lui a prise, a refait les chambres, remplacé les tableaux par les leurs… Cette maison qui avait été celle des Galley a été changée pour en effacer presque toutes les traces de la famille, lui compris. On lui a retiré son passé.
Une phrase dans le jeu m’a particulièrement marqué. Ell est exprimée par Martha, alors qu’elle désespère face à la situation : « Je n’ai jamais voulu que tous ces gens entrent dans ma vie… Je veux juste… J’aimerais que tout redevienne comme avant, juste moi et Eddie. » Martha est devenue nostalgique… d’une époque qui n’a jamais existé. Elle n’a jamais vécue seule avec Eddie, il y a toujours eu Rupert à ses côté. Mais celui-ci effacé de sa mémoire, elle s’est inventé un passé sans lui, et l’a idéalisé. Une histoire qui la conforte. Elle se souvient d’avoir eu une cérémonie de mariage, mais ce n’était pas un vrai mariage, juste une fête où elle s’est habillée en mariée pour célébrer une sorte de passage à l’âge adulte, ou la naissance de son fils. Lorsqu’elle trouve des photos d’elle et Rupert dans la maison, elle ne remet pas en question cette histoire, et décide de les brûler. Ce sont les fantômes de la maison Galley qui modifient la réalité autour d’elle ! Et comment lui en vouloir ? Martha est humaine. Nous somme définis par notre passé, tout ce que nous avons vécu a fait de nous la personne que l’on est aujourd’hui. Comment pourrait-on accepter d’être volé de notre propre histoire ? Le passé est une image que l’on construit.
Il y a un lien politique évident que l’on peut tirer. Présenter un passé idéalisé est une arme rhétorique pour certains idéaux, particulièrement la droite conservatrice. Le temps béni de nos grands parents, ou même de notre jeunesse. Où le politiquement correct n’existait pas, où il y avait moins de violence, moins de crime, il n’y avait pas de wokisme, pas de dérèglement climatique, pas de racisme, pas de sexisme, pas d’homophobie, pas de guerre, pas d’inégalité ni de pauvreté, tout allait vraiment, vraiment bien3. Ces images qui viennent remplacer l’histoire sont dangereuses. Car pour être convaincantes, elle doivent effacer toute preuve qui ne vont pas dans leur sens. Et avec elles, les personnes qui s’en souviennent.
Le passé qu’imagine Martha n’a sûrement pas plus d’authenticité que celui d’Oswald, qui lui aussi embellit certainement son enfance pour se convaincre que sa famille était plus digne de la maison que celle actuelle. Le personnel était plus efficace, les invités plus présentables, tout était mieux organisé, il n’y avait pas de cadavres… Et cela vaut aussi pour Eddie, qui a toujours des sentiments pour son amie d’enfance Victoria, et voit dans leurs liens de l’époque une attirance mutuelle qui prouve qu’ils étaient fait l’un pour l’autre. Mais Victoria ne partageait pas ses sentiments, elle perçoit une toute autre version de ce passé, qui l’a poussé vers un autre homme. Tous se sont construits un passé personnel réconfortant, pour masquer leurs deuils, leurs regrets, leurs peurs…

Nous aussi, joueurs, nous fabriqué un passé. Souvenez-vous, nous avons imaginé toute une histoire sur cette montre à gousset. Il fallait que l’on donne un début de sens à la malédiction, que l’on se construise un but. Mais en retraçant l’origine de la montre, la vérité finit par apparaître au grand jour : la montre à gousset était un cadeau que Helen prévoyait pour Rupert. Elle avait préparé une boîte spécialement pour lui. Mais elle n’a pas eu le temps de la lui remettre avant sa mort. Rupert ne l’a donc jamais possédé, cette montre n’a rien de spécial. Nous sommes tombé dans le même piège que Tony : en croyant voir des liens, nous avons forgé une théorie du complot et donné des attributs exceptionnels à un objet qui n’a en fait rien de remarquable.
Mais alors que voulait montrer Rupert Galley à John Hobbes ? Et d’où vient la mélodie au piano ? La réponse à ces deux questions est d’une banalité affligeante. John Hobbes travaille dans un magasin de pianos, et dans une des scènes il s’intéresse à celui du salon. En remontant dans le passé, nous apprenons que c’est un piano mécanique, tout récemment acheté par Eddie. « Ce n’est pas parfait, mais parfois lorsque vous fermez les yeux, c’est comme si quelqu’un d’autre était dans la maison… Je ferai en sorte de le faire fonctionner à votre arrivée. » Rupert voulait montrer un piano à un ami qui en vendait, tout simplement. Le piano joue tout seul, parce que c’est une machine conçue pour. Quant à l’Amelia que Rupert mentionne avant de mourir, c’est uniquement la pianiste Amelia West dont on avait déjà vu le nom sur le programme qu’il avait en main. Aucun lien avec Eleanor, la malédiction n’est même pas propre aux Galley, elle avait déjà fait des victimes auparavant. Il n’y a pas de fantômes dans la maison Galley.
Ces histoires que nous inventons ne servaient qu’à masquer une réalité que l’on ne voulait pas accepter. Une réalité froide, indifférente. Les histoires sont une arme efficace pour s’en protéger. C’est aussi ce que font Tony, Annie et John. Chacun possède un passé difficile, dont on ne perçoit que les cicatrices. Ils préfèrent cacher ce passé aussi bien aux autres qu’à eux-même, en enterrant ces souvenirs douloureux dans l’oubli. L’oubli n’est pas toujours si terrible, après tout. C’est parfois un remède qui permet d’avancer. Mais il arrive qu’il se fissure, et laisse remonter un passé qui frappe avec encore plus de force.

La réalité, c’est que l’horreur que subissent les résidents encore vivants de la maison Galley est ineffable. Elle n’a pas d’origine tangible, pas de solution. Elle existe, c’est tout.
Elle les dévorera tous.
La tragédie#
Il ne reste plus beaucoup de survivants dans la maison Galley. Après la mort de Eddie, suivie par celle de Martha, il ne reste plus que quatre invités : John, Tony, Oswald et Annie. Des gens sans aucun liens entre eux, qui ne savent même plus ce qu’ils sont venus faire dans cette sinistre maison. Leurs souvenirs des événement sont incohérents. John se souvient d’être arrivé devant l’entrée, mais sans que personne ne l’ai fait entrer. Il suppose que la porte s’est ouverte à un moment donné, et qu’il est entré par lui-même. Il se rappelle ensuite avoir erré dans des pièces vides, croisant occasionnellement les trois autres survivants. Il est incapable d’expliquer pourquoi il est resté, ni comment ils ont pu prendre un dîner tous ensemble alors qu’il n’y avait personne pour le préparer. Ils sont désespérément seuls.
Cette solitude ne les a pas quitté depuis le début de la soirée. Elle n’a fait que s’amplifier. Bien que nombreux, chacun des invités ne connaissait qu’au plus une ou deux des autres personnes présentes, pour certains même aucunes. Une fois ces faibles connexions effacées, il ne leur reste plus grand chose. Ce n’était pas un tant une réunion de famille qu’une réception où faire bonne figure. Damian confiait à Victoria qu’il se sentait très mal à l’aise dans la maison, elle aussi était d’ailleurs pressée de rentrer. Helen méprise la plupart des gens présents, à l’exception de Martha qui est une de ses rares amies. Martha elle-même est fatiguée d’organiser des grandes soirées à la maison Galley, soigner les apparences, entretenir l’image de leur famille, sans avoir de temps pour elle et son fils. Personne ne se connait vraiment, pas même le majordome resté au service de la famille depuis des années. Il n’y a que les formalités et les traditions d’une société qui prive les gens de contact, les empêche d’être sincère, les coupe du vivant.
L’agent de police lui-même est isolé. Occasionnellement, ses notes abandonnent le ton neutre pour dévoiler l’humain qui les écrit. Il partage ses réflexions sur les les victimes, tantôt surpris par leurs décisions, tantôt en peine face à leur sort. Il avoue dans certaines scènes s’être pris d’empathie pour ces personnes, bien qu’il ne les ait connu qu’au travers d’enregistrements. Il vit généralement seul, et durant l’enquête, ces bandes audio lui ont procuré une forme de compagnie. Comme s’il entretenait une relation para-sociale avec eux. Il a presque le sentiment d’avoir fait partie de ce groupe, d’être la dernière personne sur Terre à préserver leur mémoire.

Le téléphone sonne, John répond. C’est la mère d’Annie, Katherine Beaumont, qui vient prendre des nouvelles. Elle entend un John confus et apeuré, qui lui parle de cadavres sortis de nulle part. Elle ne saisit pas ce qu’il se passe, mais leur envoie des voisins pour leur venir en aide. John promet qu’il gardera un œil sur Annie en les attendant. Il raccroche, et se dirige vers le salon.
De son côté, Tony a pu récupérer l’arme qu’Eddie lui avait pris, et est allé libérer Oswald du placard. Il rejoint Annie et John dans le salon, où ils trouvent le cadavre d’une dame âgée. Grâce à ses notes, Annie déduit qu’il doit s’agir de Martha, même si ce nom ne lui dit rien. Soudain, Tony braque son arme sur les deux autres. « Vous êtes devenus fous ! Vous ne vous souvenez vraiment pas ? » Tony se rappelle de Martha. Une femme chaleureuse et bienveillante, qui était venu le voir en début de soirée pour le rassurer, lui affirmer que bien qu’ils ne se connaissent pas, elle le considère comme un membre de la famille, et il peut compter sur elle en cas de besoin. C’est elle qui les a tous invité, la raison même de leur présence ici ! Comment John et Annie ont pu l’oublier, alors qu’elle était avec eux y a quelques heures ? Puis le tonnerre retentit, alors même que la tempête est terminée, et Tony tombe. Annie et John se retrouvent tout à coup face au cadavre d’un jeune homme qui n’était pas là quand ils sont entrés, et n’ont aucun souvenir de comment il est apparu. Ils paniquent, cette maison a une emprise maléfique sur eux, ils doivent en sortir au plus vite. Annie court rejoindre Oswald à la chapelle, John la suit de près, non sans avoir récupéré le pistolet de Tony auparavant.

Il y a un autre motif que l’on finit par remarquer. Juste avant de mourir, les victimes se souviennent tout à coup de celle morte avant eux. Harry pleurait Rupert, Helen réclamait sa fille Eve, Victoria retournait au corps de Damian, avant de subir le même sort. Ça ne peut plus être une coïncidence, il y a un lien de causalité. Dans quel sens ? Peut-être la mort imminente libère un pan de la mémoire ? C’est en tout cas ce qu’on espère, car l’alternative nous parait beaucoup plus sombre. Mais plus les victimes s’accumulent, plus on inspecte les scènes, et plus la réalité semble aller dans le sens que l’on craint. Un air de piano a ravivé la mémoire d’Amelia West chez Rupert, la bague de fiançailles que Helen avait offert à Eddie lui a rappelé qu’elle était destinée à sa fille, et c’est lorsque Eddie a fait sa demande à Victoria à la place que celle-ci s’est souvenue qu’elle avait déjà un autre homme. Même effacés de leur mémoire, ces défunts avaient encore une trace dans les esprit, profondément cachée dans le subconscient. Certains sentiments ne peuvent pas disparaître, et restent éternellement, même lorsqu’on ne s’en rend pas compte. Il suffit d’un objet, une phrase, une madeleine de Proust, pour les faire resurgir à la surface. Parfois avec les larmes qui les accompagne. Dans cette histoire, elles deviennent fatales.

Oswald continue de croire que ce sont les fantômes de la famille Galley qui se vengent. Alors à la chapelle, il prie. Il prie pour les générations qui ont vécu dans cette maison, et qui la hantent toujours. Il prie pour ses ancêtres, sa famille, tous morts. Il prie pour sa sœur Eleanor. Eleanor n’a pas subi de malédiction lorsqu’elle est morte, et pourtant elle a tout aussi bien été effacée. Elle n’a pas eu de cérémonie, la famille s’est empressée de l’enlever des photos, transformer sa chambre en grenier, la faire disparaître de leur histoire. Il fallait préserver l’image de la famille, ne pas garder cette blessure. Eleanor était devenu un sujet tabou. Oswald a vécu en gardant le souvenir d’Eleanor pour lui, dernier gardien de sa mémoire. Il n’a jamais pu faire son deuil. Parfois, lorsqu’il est seul, il lui arrive de lui parler encore.
Annie vient à sa rencontre. Elle lui dit qu’il faut partir, qu’ils ont trouvé un autre cadavre. Un jeune homme, avec un pistolet sur lui. Selon ses notes, il doit s’agir de Tony. Oswald se souvient bien du pistolet, celui que Eddie avait braqué sur lui quelques instants plus tôt. Il avait déjà vu l’arme dans la chambre de Tony. Il avait été à la fois indigné et effrayé que l’on ait laissé entrer dans sa maison un jeune arrogant ainsi armé. Oui, Oswald se souvient de qui est Tony.
Il existe un proverbe bien connu : « Nous mourrons tous deux fois. La première fois simplement lorsque nous cessons d’exister ; la seconde, quand nous sommes oubliés. »4. L’oubli est comme l’entropie : c’est un destin qui nous attend tous, contre lequel on ne peut pas lutter. La malédiction de la maison Galley est comme un passage accéléré du temps, où les deux morts deviennent simultanées. Une mort sans deuil, une perte qui ne laisse même pas le réconfort de son souvenir. Mais la douleur, elle, reste bien. Dans ses derniers moments, Oswald, comme une confession de ses regrets, enjoints Annie à ne pas oublier les morts. À ne pas les condamner à disparaître, préserver la mémoire de ceux qui ont compté pour elle. Dans l’espoir qu’après notre départ, nous laissons au moins la preuve de notre passage. La foudre frappe de nouveau, le corps d’Oswald s’effondre.

Annie est seule dans la chapelle, face au corps inerte d’un vieil homme. Elle regarde ses notes. Ce bout de papier, que l’on croyait salvateur ! Qui nous paraissait comme la solution. On réalise à présent que c’est ce papier qui a conduit les derniers survivants à leur perte. C’est même à cause de lui que les morts se sont accélérées ! Un nom, c’est tout ce qu’il suffit pour raviver la flamme de la mémoire. Sans ce papier, ils avaient peut-être encore une chance de s’en sortir. Mais dans une cruelle ironie, c’est en voulant lutter contre l’oubli qu’ils se sont condamnés. Annie lit dans ses notes le nom d’Oswald. Serait-ce lui ? Oui, le vieil original à la moustache. Celui qui lui a parlé avec nostalgie d’Eleanor, qui lui a même montré un dessin qu’il en avait fait. Elle se souvient d’Oswald. Elle se souvient de la mort à laquelle elle vient d’assister, de ses dernières paroles. Annie comprend alors. Elle devient la seule personne à avoir saisi la nature de la malédiction. Mais elle sait aussi que son sort est scellé.
Alors que John entre la chapelle, Annie lui crie de ne pas s’approcher d’elle, fuir tant qu’il le peut. Mais John n’obéit pas. Avisant l’arme qu’il a en main, elle tente de s’en emparer. John résiste, mais Annie parvient à pointer le canon vers elle, et presse la détente. Trop tard hélas, l’éclair frappe au même instant.

L’agent a pu faire quelque recherches sur John Hobbes. Il a appris qu’au moment de l’incident, John était récemment divorcé, et que sa fille avait rompu tout contact avec lui. On ignore ce qu’il a commis, mais ce qui apparaît, c’est que John souffrait déjà de solitude avant de venir à cette soirée. Une solitude qui s’est fait de plus en plus lourde, alors que les liens avec les personnes autour de lui se brisaient. À présent, John se sent plus que jamais seul. Les souvenirs déformés, il ne garde aucune trace des autres dans sa mémoire. C’est comme s’il avait toujours été seul. Comme si le problème, c’était lui.
Le corps d’une jeune fille s’étale devant John. Son état ne laisse pas de place au doute : elle a été tuée par balle. Le pistolet dans sa main est encore fumant. Mais il n’a aucun souvenir d’avoir pressé la détente ! En fait, il ne se souvient presque de rien de la soirée. Il ne sait pas pourquoi il est venu, pourquoi il a accepté l’étrange invitation d’un inconnu. Il est simplement entré par lui-même dans la maison, et se retrouve maintenant entouré de cadavres. Qu’a t-il fait ?
La fille tient un bout de papier dans sa main. Une liste de noms, qui ne disent rien à John. À côte de l’un d’eux, « Annie », est écrit entre parenthèses « moi ». Serait-ce l’identité de la fille ? Il retourne dans la maison, perdu dans ce labyrinthes d’indices qui ne mènent toujours à rien. Le téléphone sonne, c’est Katherine Beaumont de nouveau, qui l’informe que l’aide devrait bientôt arriver. Elle lui demande comment il s’en sort. John ne sait pas. D’autres cadavres sont apparus depuis le dernier appel. Est-ce que le nom de Annie lui dit quelque chose ? Evidemment, c’est sa fille ! Est-ce qu’elle va bien ? Où est-elle ? John n’ose pas répondre. Il invente un mensonge, avant de raccrocher.
Il passe quelques moments à se déplacer dans la maison, mais les enregistrements audio ne permettent pas de savoir pourquoi. Poursuivre l’enquête ? Cacher les preuves ? Les déambulations d’un état de panique ? John est rongé par le désespoir et le remord. Il termine sa course à la fenêtre du grenier, située deux étages au-dessus de l’entrée. La scène suivante, nous la connaissons. Nous l’avions mis de côté, préférant ignorer ce qu’elle impliquait. Mais c’était un destin auquel on ne pouvait échapper, annoncé depuis le début du récit, comme une tragédie grecque. La scène se passe devant l’entrée, et n’inclut que John Hobbes. Un choc sourd, puis un long silence.

Type Help n’a pas la conclusion satisfaisante d’un récit d’enquête. Il n’a pas de coupable déjoué, d’explication au mystère, de solution à toutes ses énigmes. Ce qui s’en rapprocherait le plus, c’est la théorie établie par l’agent. Grâce aux éléments du drame de la maison Galley, il parvient à retrouver d’autres victimes, et relier les événements à d’autres affaires. La malédiction est loin de s’arrêter à cette soirée, elle a encore des effets aujourd’hui. Un personnage suggère même que nous avons peut-être chez nous des chambres qui n’ont jamais été utilisées, des affaires en trop, des photographies que l’on ne reconnait pas… Mais ce sont des mystères qui doivent rester sans réponses. L’agent comprend comment fonctionne le fléau. Lui qui vit isolé du monde, il comprend pourquoi il a été choisi pour la mission. Il sait le danger que représentent les enregistrements. Il a passé des jours à les écouter et à faire des recherches pour déterrer le souvenir des morts. Il les connait mieux que quiconque, et alors qu’il remonte à des victimes plus récentes, se sent sur le point de se souvenir. Il n’a qu’une seule option pour stopper la série de morts. Dans une note à part, il dessine un pendu en caractères ASCII, avec les mots : « Tu as fait ton travail. Le monde est plus sûr à présent. ». Aucune de gloire pour l’enquêteur, son anonymat est sa façon de nous protéger.
Type Help n’a pas non plus la conclusion qu’on attend d’un récit d’horreur. Le mal n’a pas d’origine, pas de cause, pas de morale, pas même de volonté. En fait, on ne peut pas affirmer qu’il s’agit de quelque chose de maléfique ! Ce serait projeter des sentiments humains sur un phénomène peut-être naturel. Nous repartons avec la seule peur d’une chose qui dépasse notre compréhension. Les faits bruts d’un univers froid, sans mystique ni magie pour nous rassurer. Il n’y a pas de fantômes dans la maison Galley.

Ou du moins, pas dans le sens traditionnel. Car la maison Galley est bel et bien hantée. Y a t-il déjà eu une dans votre vie une histoire d’épouvante qui vous a terrifié au point de vous empêcher de dormir ? Enfant, cela vous est sans doute arrivé au moins une fois. Vous saviez pourtant que ce n’était qu’une histoire. Votre raison vous assurait que ce n’était pas réel, que vous n’aviez rien à craindre. Mais la terreur était là malgré tout, irrationnelle. Le monstre s’était insinué dans votre esprit, et vous tourmentait. Il se glissait dans votre imagination et dans vos rêves, apparaissait quand vous fermiez les yeux, laissant même deviner sa présence juste en dehors de votre champ de vision. Ce n’était qu’une pensée, vous le saviez. Mais il était impossible de vous en défaire. Les vrais fantômes, ce sont eux.
Type Help est une histoire de fantômes. De ces fantômes qui nous hantent au quotidien, installés dans nos esprits. Les fantômes d’un passé que l’on regrette ou que l’on fabrique. Des personnes qui nous ont quitté, ou que l’on a connu qu’au travers d’écrans, qu’elles soient réelles ou fictives. Des blessures que l’on croit avoir oublié, mais qui n’attendent qu’un signe pour refaire surface. Ces fantômes nous aident parfois à supporter une réalité difficile, nous tiennent compagnie, ou sont comme des reflets de nous-même. D’autre fois ils nous empêchent d’accepter la vérité, de tourner la page, ou nous font peser sur le cœur le poids de leur présence. Il serait facile de prétendre que ces fantômes sont dans notre tête et donc n’existent pas. Mais les sentiments sont on ne peut plus réels. Il est dangereux de les ignorer trop longtemps. Tout comme il serait dangereux de croire au récit qu’ils dépeignent comme l’unique vérité. Les fantômes doivent être acceptés comme ce qu’ils sont : des fantômes.
Les morts de la maison Galley sont partis brutalement, ne laissant derrière eux que des empreintes. Une montre à gousset, un air de piano, des portraits, des noms… Une piste chaotique, sans destination. Mais c’est au travers de ces empreintes que l’on peut, en étant attentif, apercevoir leurs fantômes, et continuer de les faire exister.
Oui, il y a même une personne qui n’est pas nommée. ↩︎
Exactement comme cet épisode de Rick et Morty, mais dans l’autre sens. ↩︎
Si cet article était une vidéo, je placerais ici un marqueur d’ironie, par exemple un silence, pour être sûr d’être compris. Considérez cette note comme tel. ↩︎
Amelia B. Edwards, 1863 ↩︎
